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Sujet: Les sorcelleries du berger Bellem I Sam 1 Sep - 14:29
Les sorcelleries du berger Bellem 1ére partie - Les légendes du Cercle Médiéval
Les légendes du Cercle Médiéval
Les sorcelleries du berger Bellem 1ére partie
Légendes d'Ourthe - Amblève
Frédéric Kiesel
Né comme Marcellin La Garde au pays de Sougnez-Remouchamps, le Dr Louis Thiry publia, en 1935, une alerte et trop peu connue Vie fantastique de Bellem, sorcier d'Ardenne.
C'est le cas, unique, d'une biographie d'un magicien rustique de nos régions. Le personnage, qui survivait dans des dictons, était - et est peut-être encore - connu dans un secteur de l'Ardenne du Nord, autour de la basse Amblève. Mais, note l'auteur, il est ignoré par exemple à La Roche. Alors que toutes les sorcières sont présentées comme maléfiques, il arrive que les sorciers mâles soient plus portés sur des astuces, voire une serviabilité, insolites, que sur les seuls mauvais sorts.
Le Dr Thiry a rédigé cette Vie fantastique en une sorte de vieux français -plus ancien que l'action, qu'il situe, de façon plausible, à la fin du XIIIe siècle. Nous nous inspirons en langage oral familier. Nombre d'épisodes affinent le folklore habituel du métier de berger. Solitaire, proche de la nature, on le sait propice à des pratiques de magie rustique.
Que Bellem ait été fils de bûcheron, on le croit aisément: c'est un métier rude exercé en milieu sauvage et propre aux mystères. Il eut aussi été normal de le voir illettré: l'Ancien Régime ignorait les écoles rurales. Parfois un curé remarquait quelques gamins plus que d'autres avides d'apprendre. Outre le catéchisme, il leur enseignait des rudiments de lecture et de calcul. Venu d'une famille fruste, le jeune Bellem, peu curieux des commandements, des répons de la messe et des sacrements, ne dut point sembler au prêtre un élève prometteur. Cependant, nous verrons que, point dans des missels ou évangiles, le gaillard avait appris à lire. L'histoire ne nous dit ni où ni comment.
Il n'était pas stupide. Et s'il eut révélation d'une lumière, celle-ci ne fut pas sainte: gardant parmi les talus et vaines pâtures pleines de chardons les quelques brebis et pourceaux de ses pauvres parents, il vit luire vivement, en plein jour, une flamme en lisière du bois. Peu craintif, il s'en approcha. Elle brûlait sans aliment. Il sortit de sa poche une vieille pipe de son père, avec laquelle il s'amusait à jouer à l'homme. Pour l'allumer, il eut grand-peine à tirer une braise de l'étrange feu qui, après quelques minutes, s'éteignit sans laisser trace ni cendres. Quand Bellem voulut vider sa pipe, il en tomba un ducat d'or(1) qu'il mit en poche sans en rien dire à ses parents.
De cette aubaine, premier signe que lui faisait un monde inconnu, il ne s'ouvrit qu'à deux garnements, ses aînés, aussi impies et curieux que lui. Le ducat les fit penser à des trésors enfouis dont on parlait dans la région. À trois, car l'entreprise s'annonçait ardue, ils montèrent en secret à la ruine du château de Grimbiémont. Jadis le seigneur du lieu, riche, avare et mort sans héritier, n'avait fait nul don à quelque église ou monastère. Il avait, disait-on, enfoui ses richesses dans une cave de sa forteresse.
Le coffre aux ducats du vieux ladre était selon la rumeur gardé par un Verbô (verbouc: diabolique satyre, «chèvrepied(2)»). Pour espérer mettre la main sur le trésor, il fallait choisir une nuit ou le Verbô était au sabbat, et ne souffler mot. Sinon, ayant l'ouïe démoniquement fine, la bête revenait à l'instant défendre à coups de cornes et soufflant du feu sur le bien dont il avait la garde.
Ayant choisi leur moment, car les deux aînés connaissaient le calendrier des «nécromanciens», les trois gaillards, armés de pics et pioches, montèrent à travers ronces, épines et genévriers jusqu'à la ruine de Grimbiémont. Ayant pénétré au caveau, ils en descellèrent les dalles en s'éclairant d'une chandelle. Le coffre bardé de fer qu'ils découvrirent était bien plus massif qu'ils ne le croyaient. Quelle fortune devait se trouver là-dedans! Usant de leurs pics comme de leviers, ils parvinrent à grand-peine, muets comme des carpes, à soulever le coffre. Quand celui-ci, extrait de sa fosse, fut enfin posé sur les dalles, un des deux grands garnements ne put s'empêcher de murmurer, s'épongeant le front: «Cela a été dur, mais nous l'avons!»
Aussitôt le coffre glissa dans la fosse, dont sortirent des flammes infernales. Entendant galoper des sabots, les trois bougres s'enfuirent et le bavard essuya d'amers reproches:
- Sans ta grande langue nous aurions plus d'or que le baron de Rahier. Il répondit:
- Ce n'est rien: il y a un autre trésor à la maison de Harre!
- Oui mais il faut connaître le mot de passe!
Savoir les formules: hors de cela point de magie. Voilà ce que comprit Bellem.
Pour n'être plus à charge de ses parents, il se plaça «en service», dans une censé (ferme) à cour carrée comme un château, appelée Paradis. Dans ce bâtiment déchu de sa grandeur ancienne, le gamin logeait dans une mansarde. Il remarqua au grenier quelques vieux livres dans une malle. C'était, négligé par le censier (fermier) peu soucieux de lecture, l'enfer au Paradis, des manuels de sorcellerie: le grimoire dit du pape Honorius, les Œuvres magiques d'Henri Corneille Agrippa(3), le Trésor du vieillard des pyramides, le grand et le petit Albert (attribués à saint Albert le Grand) et l'Encheridion du pape Léon, censé venir de Léon III, contemporain de Charlemagne. Bellem les lisait la nuit, à la lueur d'une chandelle ou de la lune. Si le censier de Paradis l'ignora, un patron moins rassurant en eut vent
Le marchand des quatre chemins.
Un certain vendredi, Bellem, vaillant à l'ouvrage, avait terminé plus tôt que d'habitude son travail à la ferme. Allant fureter du côté du bois, il revit la lueur qui lui avait valu un ducat d'or. S'en approchant, il la vit reculer et la suivit. Elle le mena jusqu'à la «Pierre aux Hotlis», monolithe qu'on dit avoir été élevé par les druides. Un homme de grande taille, enveloppé dans un manteau noir, l'y attendait.
- Je suis le marchand des quatre chemins, dit-il. Que me demandes-tu?
Bellem, tout surpris, bredouillait comme un enfant ignorant sa leçon.
- Tu lis les Livres, connais-tu mon pouvoir? demanda l'inconnu qui poursuivit. Je t'accompagne depuis longtemps. Mais pour la première fois je me rends visible. Tu peux avoir, par moi, tout ce que tu désires, pouvoirs et plaisirs.
- Oui, mais que valent les plaisirs? dit Bellem.
Particularité constante chez les sorciers rustiques: ils accomplissent des faits étonnants mais, ni le forgeron Misère - qui sort de la pauvreté et s'amuse bien, mais reste forgeron - ni Bellem, aucun ne devient riche. Ils se tirent d'affaire, épatent la galerie, mais sans être couverts d'or. L'ayant constaté dans maint conte populaire, le Dr Thiry place dans la bouche de Bellem ces paroles:
- Je voudrais être plus fort et plus adroit que tous les autres, manger à ma faim et boire à ma soif et trouver toujours dans ma besace de quoi payer mon dû.
Ce sont de beaux souhaits pour des régions et des temps pauvres. Mais le marchand des quatre chemins les trouve trop modestes pour lui valoir une âme. Il dit:
- En outre je veux te donner d'être craint et respecté, d'avoir, quand tu le veux, plus que le nécessaire et de pouvoir à ton gré châtier qui t'offense(4). Mais tu es à moi. Tu feras ce que je te dirai de faire. Tu vivras de longues années(5), je te protégerai, et puis nous nous reverrons. Tope là et tu auras tout cela.
Le démon, ici aisément reconnaissable, précise le contrat sans s'être nommé. La signature est celle des maquignons: le «marchand» serre dans sa main droite la main droite de Bellem. Pour vendre un cheval, il fallait «taper dans la main», souvent au terme d'un long marchandage. Cela valait plus qu'une signature.
Ici, en plus de la main gauche, le «marchand» touche l'épaule de Bellem lui causant une brûlure «comme piqûre de mouche avant l'orage». C'est la «marque» aux omoplates. On la retrouve dans des comptes rendus de procès en sorcellerie, dont celui du moine de Stavelot évoqué plus haut. Autre signe: les yeux de Bellem, qui étaient bruns, devinrent verts comme ceux des chats, médium ou déguisement classique des sorciers. Il s'en rendit compte le lendemain matin en s'apercevant dans le petit miroir de la cuisine. Et lui, d'ordinaire si vif à l'ouvrage, se sentait moulu de fatigue: la veille il avait été «retourné comme un gant(6)».
Des inconvénients d'être sorcier.
Fatigué ou pas, la besogne était là car le berger devait faire de tout: après avoir aidé les femmes à traire les vaches, donné à manger aux bêtes, il fallait étendre le fumier. - Et sans traîner, dit le charretier qui en avait amené un plein chargement. Grouille-toi. - Grouille-toi toi-même, pensa Bellem. J'ai plus de raisons que toi de faire le patron.
Ceci ressemble aux Geldfeuer signalés au pays d'Arlon, qui brûlent au sol, et non en l'air, comme ici. Leurs braises deviennent aussi de l'or. Le couple feu (ou soleil) et or est un archétype de la pensée magique. Jusque chez les Incas.
Le nom s'en retrouve dans celui du village de Werbomont, sur la crête entre les bassins de l'Ourthe et de l'Amblève.
Né en 1485, supposé évêque de Cologne, et selon la tradition un humaniste trop curieux. Quittant cette ville où il sentait le soufre, il enseigna à Louvain. Selon le Dictionnaire infernal de Colin de Plancy, un de ses élèves qui lisait un livre de conjurations, fut étranglé, chez Agrippa, par le diable. Pour n'être pas soupçonné de cette mort, le professeur Agrippa aurait obtenu que le démon habite pendant une semaine le corps du décédé. Il l'aurait ainsi fait se promener dans Louvain, avant de l'abandonner dans la maison de ses parents. On crut à une mort subite à laquelle Agrippa était étranger. Celui-ci, dans une vie errante, aurait «grippé» des butins de guerre ramenés par des capitaines. Auteur d'un livre de philosophie occulte, il serait mort miséreux, dans un cabaret. En réalité, selon Paul Morelle (Histoire de la sorcellerie, R. Masse éditeur), le vrai Agrippa était, au contraire, un humaniste pourfendeur de la superstition. La légende, pour se venger, inversa son rôle dans la mort de l'étudiant. Le même mécanisme joue contre saint Albert le Grand et les papes Honorius et Léon III.
Ceci relève de l'orgueil, premier des péchés capitaux. Il fit maudire les anges rebelles (devenus les démons) et poussa Adam et Eve à commettre le «péché originel».
Comme Faust... et le forgeron Misère.
À part la participation aux sabbats, on trouve ici, outre la marque aux épaules, les signes classiques de la «possession», au départ de la geste rustique de Bellem. Par ailleurs, Bellem est impie: «brossant» la messe, ce qui était jusqu'au milieu du xxe siècle une sorte de défi dans nos campagnes. Elles étaient non pas spécialement pieuses mais en grande majorité conformes à un catholicisme coutumier.