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 Les procès de sorcellerie de Sugny I

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Jean-Louis (Admin)



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MessageSujet: Les procès de sorcellerie de Sugny I   Lun 15 Oct - 6:36

Les procès de sorcellerie de Sugny

I


Lues aujourd'hui, les histoires de sorcières semblent pittoresques, parfois drôles. Nous nous amusons à croire à ces contes, pour le plaisir du frisson. Avant la guerre de 1914-1918, la foi en la sorcellerie, encore vivace dans nombres de villages, empoisonnait les relations de voisinage. Au XVIIe siècle, les procès en sorcellerie aboutissant à la pendaison et au bûcher étaient choses normales. Ils étaient instruits dans des conditions tragiquement primitives, avec aveux arrachés, ou complétés sous la torture.

Pour la région de la Basse-Semois, une documentation assez complète a été gardée concernant les procédures conduites à Sugny en 1657. C'était vers la fin d'une période de chasse aux sorcières, qui a sévi dans toute l'Europe du XVe au XVIIIe siècle. Pour le petit comté de Namur tout proche, qui comptait cent mille habitants, on a dénombré de 1 500 à 1 650 bûchers sur la place publique, quarante-neuf acquittements et près de deux cents expulsions.

À cette époque, de nombreux ouvrages étaient édités, traitant du commerce avec le diable. Des conciles régionaux élaboraient des stratégies pour briser l'offensive de Satan. Les auteurs de ces traités et les prêtres de ces conciles étaient des gens instruits, nourris des arts et des découvertes scientifiques de la Renaissance. Ils avaient lu Érasme, fréquentaient des églises ornées de tableaux influencés par les maîtres italiens. Loin de la «nuit médiévale», ces clercs connaissaient les trouvailles des navigateurs et des anatomistes. Et pourtant, ils croyaient à l'action quotidienne de Belzébuth. Ils prescrivaient avec zèle les brutalités barbares de la question par les brodequins, l'eau ou le fer rouge, pour extorquer la vérité aux malheureux soupçonnés de pratiques démoniaques ou d'assistance aux sabbats. Les chocs intellectuels des découvertes géographiques et astronomiques, la révolte protestante contre Rome, avaient causé un trouble dans les consciences. Un regain de croyance au diable et à la magie s'était développé dans cette angoisse. Les lumières philosophiques du XVIIIe siècle n'en eurent que partiellement raison. Dans les faits portés au compte de la sorcellerie, certains, les sabbats, semblent relever au départ d'orgies clandestines, alcooliques et sexuelles, organisées dans des lieux retirés. Des rumeurs diaboliques pouvaient être répandues soit pour écarter les curieux, soit pour jeter l'opprobre sur les participants. Les clairières se prêtaient à ces partouzes bocagères. Le clair de lune aussi. Désignant le jour de repos chez les Juifs, le terme sabbat, suggère à l'origine, une fête. Elle a dégénéré. Le sens maléfique volontiers attribué, par une longue tradition antisémite, à tout ce qui est juif, a aidé à la déviation du mot sabbat vers le diabolique.

Et la chose, comment a-t-elle versé dans le satanique? Le péché organisé, avec désordres lubriques en groupe, dans un climat de mystère, se prête à l'évocation du génie du mal. L'imagination y aide facilement. La drogue aussi, indique le docteur Claude Meyers dans son étude Drogue, mythologie et sorcellerie.

Drogue et sorcellerie

Exhibitionnisme, coucheries collectives, sodomie étaient visiblement pimentées et sublimées par un état second. Les participants «sous influence» étaient tellement convaincus de la réalité de leur «voyage» que plus d'une sorcière, sous la torture, continuait à prétendre en toute sincérité qu'elle avait couché et pactisé avec le diable. «Mais, note le docteur Meyers, il fallut longtemps aux juges ecclésiastiques et séculiers pour se rendre compte que l'état d'excitation physique des participants au sabbat provenait de la prise de produits hallucinogènes. Il était question d'onguents dont les sorcières s'enduisaient la vulve à l'aide d'un balai, ou de pommades dont elles se frictionnaient les parties sensibles de l'épiderme, comme les conjonctives, le creux des aisselles, le creux des genoux, etc. On apprit plus tard que des hiérobotanes(1) entraient dans la composition de ces onguents et créaient illusions et hallucinations, avec perte de conscience. Le dosage de produits actifs était fort aléatoire et les pommades employées pouvaient clouer au lit la postulante au sabbat qui, malgré tout, persistait à dire qu'elle s'était levée pour y assister.»

Le même auteur cite à ce sujet un procès, traité de façon exceptionnellement moderne pour l'époque, raconté par un avocat florentin du XVIIIe siècle, Paul Minucci. C'était un siècle environ après les procès de Sugny. Le magistrat était autrement instruit et éclairé que les échevins illettrés qui disposaient dans les campagnes du droit de vie et de mort sur les accusés de sorcellerie. L'enquête fut inspirée par l'esprit de scepticisme et de recherche du siècle des lumières.

Une «sorcière», emprisonnée à Florence, avait spontanément avoué à un juge des pratiques sataniques: envoûtements, maléfices aux petits enfants, fréquentation assidue du sabbat. À titre d'expérience, le magistrat lui laissa liberté d'aller chez elle, pour se préparer à assister à un sabbat auquel elle était invitée sous le noyer de Bénévent, à 400 kilomètres de distance.

La femme en question festoya avec deux compagnons, dont le jardinier, puis se retira dans sa chambre pour procéder à sa toilette diabolique, toutes fenêtres ouvertes pour ne pas entraver le passage du Malin. S'étant frottée de plusieurs onguents malodorants, elle s'endormit profondément. Par des brûlures sur tout le corps, et lui ayant finalement embrasé la chevelure, deux jeunes gens, sur ordre du juge, tentèrent vainement de la réveiller. Elle ne reprit conscience qu'à l'aube. Ramenée chez le juge, elle lui raconta qu'au sabbat, sous le noyer de Bénévent, elle avait été cruellement maltraitée, brûlée au fer rouge, fouettée de verges et, finalement, un balai incandescent lui aurait enflammé les cheveux. Le magistrat lui raconta la vérité et la libéra, lui disant de ne plus se droguer.

Une autre cause du fantasme de sorcellerie était la névrose et particulièrement l'hystérie. Plus d'un sujet, normal au départ, utilisait onguents et potions qui, pour la première fois dans l'histoire du monde, étaient composés d'une série de plantes, confiées aux chimistes du XVIe siècle. Leur cueillette se faisait dans des conditions mystérieuses, car la plupart croissent dans les décombres et souvent dans les cimetières. D'autre, comme la belladone, seront découvertes dans les clairières fréquentées par les loups et les... lycanthropes.

Devant la Haute Cour de Sugny

Ces indications éclairent le tragique mécanisme de procès -point du tout exceptionnels - comme ceux qui furent «instruits» en 1657 devant ce qui était appelé pompeusement la Haute Cour de Sugny.

Siégeant dans un local de justice extrêmement rustique, une pauvre salle à peine meublée d'une table, quelques chaises et des instruments de torture, cette juridiction était dite «haute cour» parce qu'elle rendait la «haute justice» pouvant mener à de hautes peines, comme la mort. Elle s'exerçait «sur recharge», en fait par délégation de la cour souveraine du duché de Bouillon, vassale de la principauté épiscopale de Liège.

Seule cette cour prononçait les arrêts de condamnation. Cette garantie était très relative, car elle ne recevait que les minutes (relations écrites) des dépositions, sans pouvoir vérifier directement si les témoins étaient intelligents, sincères et impartiaux. Les juges, des échevins de Sugny, ne savaient ni lire ni écrire. Ils signaient leur nom d'une croix. Seul le greffier, sachant écrire, était moins ignare. Les autorités du duché, chose normale à l'époque, n'en étaient nullement troublées. Tous croyaient dur comme fer à la sorcellerie et à la possession démoniaque. Tout se passait à huis-clos et la torture était couramment admise comme procédé pour obtenir des aveux valables.

La procédure était, habituellement, expéditive, non par mauvaise conscience des « magistrats » et des autorités, mais par absence de doutes. Ainsi, pour les femmes accusées de sorcellerie à Sugny, l'enquête fut ordonnée le 10 mars 1657 et la sentence rendue le 21 du même mois.

Mais que s'était-il passé pour motiver une procédure de ce genre? Sugny fut longtemps un village farouchement isolé dans les forêts et les landes arides où ne poussaient que genêts et bruyères.

Dans les années 1650, on était au cœur de ce qui fut, pour les Pays-Bas espagnols, le «siècle de malheur». L'année du procès des «sorcières» de Sugny, 1657, est celle du siège de Montmédy qui allait être conquis par le jeune Louis XIV en per sonne. En 1676, Bouillon allait suivre. La période troublée se prêtait particulièrement aux terreurs et à l'obscurantisme. Est-ce la contagion des pestes qui achevaient le malheur des guerres? Des maladies mystérieuses, rebelles à la rustique médecine populaire, décimaient hommes et bêtes. Le petit village de Sugny semblait frappé par une malédiction. Nombreux étaient ceux qui avaient vu, par beau temps, sous un ciel bleu, un brouillard s'élever à la lisière du bois. Des rumeurs circulaient: des esprits hantaient la forêt, aux chemins écartés surgissaient des êtres monstrueux, mi-hommes, mi-bêtes (deux siècles plus tard, d'ailleurs, la croyance au verbouc restait tenace dans la région). Et des sabbats démoniaques étaient, disait-on dansés, la nuit, au clair de lune.

Quatre accusées

Dans le climat, quatre femmes de Sugny, suspectées de magie noire, furent arrêtées, sur dénonciation, par décret de la cour de Bouillon. Elles se nommaient Jennette Huart, Jenne Pilhart, Jennette Petit et Marson Huart.

La cour de Bouillon envoya, le 10 mars 1657, au procureur de Sugny (en fait, une sorte de garde champêtre), les trente articles, chefs d'accusation et questions concernant Marson Huart. Ce texte est conservé. Selon toute vraisemblance, ce qui concernait ses co-accusées était analogue. Selon Delogne, Marson Huart avait soixante ans; ses habits étaient simples et prosaïques. Son esprit semblait borné; sa folie, ou son inexplicable crédulité, n'avait rien d'original car, bien qu'elle s'avouât possédée du démon, ses réponses n'étaient pas dictées par un esprit aliéné et elle n'employait aucun de ces mots inconnus et cabalistiques qu'affectaient de prononcer les prétendus sorciers des temps antérieurs.

Les questions essentielles posées par les échevins venus trouver l'accusée à la prison étaient classiques dans les procédures de ce genre. L'accusée a-t-elle su que des membres de sa famille avaient été exécutés comme sorciers? La question avait son importance car la sorcellerie était souvent une tradition familiale. L'accusée est-elle elle-même sorcière?

N'a-t-elle pas eu copulation charnelle avec le diable? A-t-elle été aux danses diaboliques, et que s'y passait-il? A-t-elle fait mourir des hommes et des animaux, et de quels maléfices a-t- elle usé à cet effet? Connaît-elle les autres prisonnières, les a-t-elle fréquentées et suivies à la danse du sabbat?

Le caractère précis des questions posées montre combien la cour de Bouillon, comme tous les tribunaux de l'époque, croyait à la réalité des sabbats, maléfices mortels et relations charnelles avec le diable.
La suite de l'enquête obéit à un mécanisme à première vue surprenant. Marson Huart commence par nier ou répondre de façon évasive. Mais confrontée avec elle, une autre accusée, Jennette Petit déclare l'avoir vue aux danses diaboliques. D'après les pièces du procès, cela suffit à amener un revirement qui refermera le piège sur elle. Elle déclare vouloir faire des aveux. L'accusation de sa concitoyenne a suffi à la faire paniquer. Craint-elle d'être soumise à la torture?

De façon apparemment spontanée, la malheureuse Marson Huart fait l'aveu fatal: «Avoir été deux fois aux danses diaboliques avec Jennette Petit au lieu de la Goutelle, et que le démon avait eu une fois copulation avec elle, lequel démon s'appelle Belzébuth, qui est le même que ladite Petit avait, et n'avaient que lui à elle deux (sic) comme maître.»

Marson Huart dit avoir remarqué à la Goutelle Catherine Robert, femme à Husson Jadin, et Jenne Jadin. Les autres, elle ne les a pas reconnues, car elles étaient masquées.
Ces aveux, envoyés à la cour souveraine suffisent à faire condamner Marson Huart «à la torture, à quoi l'on conclut, afin d'avoir plus d'éclaircissements sur ses dernières confessions, pour la condamner à mort et savoir ses compagnes aux danses».

N'ayant plus rien à perdre, la pauvre accusée, pour s'épargner les horreurs épouvantables de la torture, avoua tout ce que les juges lui avaient imputé. On lit donc, dans les conclusions de «Messieurs de la haute Justice de Sugny» qu'«elle a renoncé à Dieu et au saint sacrement du baptême, pour adhérer au diable; qu'elle a fait mourir avec poison Marie et Jeanne Dubière, comme aussi Elisabeth Michel, un enfant et deux vaches appartenant à Thomas Lefort, et enfin qu'elle a été plusieurs fois aux danses diaboliques et s'est servie de poudre et graisse que son démon familier lui donnait; qui sont des actions et crimes suffisants pour la condamner à être étranglée, puis brûlée et ses biens acquis au seigneur. À quoi ils conclurent.»

De fil en aiguille, le même document conclut à l'arrestation de Catherine Robert et Jenne Jadin accusées par ladite Marson d'avoir été aux danses. Le texte note: «L'on espère que la cour ne fera pas de difficulté de s'accorder contre la dernière, vu qu'elle est encore chargée dans l'enquête par la déposition de Poncelet Lambert, témoin dix-neuvième, et que sa mère et sa tante ont été exécutées pour sorcières, et en outre, encore accusées par Jennette Petit exécutée.»


1 Littéralement: plantes sacrées, en fait hallucinogènes.
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Les procès de sorcellerie de Sugny I

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