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 Bouillon: deux croisades opposées II

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Jean-Louis (Admin)



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MessageSujet: Bouillon: deux croisades opposées II   Lun 15 Oct - 7:51

Bouillon: deux croisades opposées

II


Une artillerie convaincante

Bouillon restait imprenable. Aucun assaut liégeois ne l'emporta. Mais, alerté par ses fils et craignant pour la vie de son aîné, le comte de Bar rendit la place à l'évêque de Liège. Elle demeura, durant l'Ancien Régime, sous sa suzeraineté.

Le prestige de la forteresse et la situation du duché de Bouillon, loin du prince liégeois, aux confins, contestés des Pays-Bas et de la France, valurent au château maintes aventures. La plus pittoresque fut la suite d'une querelle entre Liégeois, lorsque les bourgeois avaient suscité, contre le prince-évêque Jean de Bavière, un antiprince, un mambourg. C'était en 1406. Au château, les fidèles de l'évêque furent assiégés par les partisans du mambourg. Les boulets des bombardes et les pierres, lancées par les catapultes, n'avaient, après deux mois, rompu aucune des tours massives et des fortes murailles de la citadelle.

Les assiégeants imaginèrent alors d'autres projectiles. Un chroniqueur raconte: «Les assiégeants faisoient toutes leurs besoignes en des tonneaux, puis jetoient ceste mierde en le castel. » II paraît que la place forte faiblit devant cette artillerie-là et se rendit.
Il y eut encore d'autres sièges. Et le château fut, contre les troupes de Charles Quint, une tanière des La Marck, de la re¬doutable lignée des «sangliers des Ardennes», devenus fièrement ducs de Bouillon. Ils avaient pour devise: «Si Dieu ne veut m'aider, le diable ne me saurait manquer», mais un des leurs, Erard de La Marck, y avait renoncé en devenant évêque de Liège, Chartres et Valence...

Les La Marck jouaient le jeu qui fut, des siècles durant, celui de Bouillon: le duché dépendait de trop de maîtres à la fois: Liège, l'empereur, le roi de France, pour obéir à aucun. C'était encore le cas au XVIIIe siècle, lorsqu'y régnaient les La Tour d'Auvergne.

L'aventure bouillonaise de Pierre Rousseau


À cette irrévérencieuse époque, la ville de Godefroid abrita une aventure intellectuelle à l'opposé de la piété du chef croisé. Le héros de cet épisode ironique de l'histoire n'était pas un Ardennais mais un Toulousain cultivé, libertin, aventureux, industrieux, passionné des gazettes et de l'édition: Pierre Rousseau, ami des encyclopédistes. Né dans la bourgeoisie, élève des bons pères jésuites, ennuyé par un début d'études de médecine à la faculté de Montpellier, il «monte» à Paris, où il ronge son frein chez un notaire.
Il emploie ses modestes appointements et ses loisirs à fureter chez les libraires, hanter, dans les cafés de l'aimable Palais royal, les beaux esprits, les chevaliers d'industrie et les femmes faciles.
Encanaillé avec les jeunes aristocrates vivant la bride sur le cou, il ne se contente pas de courir le guilledou. Pierre Rousseau écrit tragédies (La mort de Bucéphale) ou comédies (Le faux-pas, La coquette sans le sa voir, L'étourdi corrige), une dizaine de pièces pour le théâtre. Se prenant pour un grand écrivain, il signe «Rousseau de Toulouse», afin de n'être pas confondu avec Jean-Jacques et, alors très célèbre, Jean-Philippe Rousseau, lyrique parisien grandiloquent. Une épigramme moque le vaniteux Toulousain:

Trois auteurs que Rousseau on nomme,
Connus de Paris jusqu’ 'à Rome,
Sont différents: voici par où
Rousseau de Paris fut un grand homme
Rousseau de Genève est un fou;
Rousseau de Toulouse un atome.


Si petit soit-il, cet atome-là fera du bruit. Il respire avec délices l'air du temps, qui est éperdument philosophant. Et trouve sa vocation: journaliste, gazetier des encyclopédistes. Sa première feuille d'annonces, Les affiches, fondée en 1750, défend les idées nouvelles, célèbre la raison, la science, la liberté. Le déisme, le «grand architecte» remplacent le christianisme. La physique, la chimie, la botanique, la zoologie, la mécanique, l'astronomie expliqueront tout, offriront bonheur et vertu à l'humanité.

C'est exaltant mais, bientôt, les autorités en prennent ombrage. La censure royale saisit les deux premiers volumes de L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

Pierre Rousseau comprend. Il juge prudent de transporter ses activités à Liège, où règne un prince-évêque éclairé. Il y reçoit l'autorisation de publier une Revue encyclopédique. À l'époque fleurissaient nombre de publications éclectiques et d'opinion. Pierre Rousseau doit s'engager à respecter la religion, les bonnes mœurs et l'État. Il promet tout, épouse la fille d'un avocat liégeois, la jolie Louise Frédérique de Weissenbruck et lance, le 1er janvier 1756, le premier numéro de sa revue, 144 pages, bimensuelle.

Le succès est rapide. Bientôt, il a des abonnés partout, à Liège, dans les Pays-Bas autrichiens, en Hollande, en France, en Angleterre, en Italie.
Pendant trois ans, tout est pour le mieux, dans le plus tolérant des mondes possibles. Mais, après des débuts prudents, où il tenait plus ou moins compte de son engagement à respecter la foi et les mœurs, le journal de Pierre Rousseau devient subversif. Il publie, du chevalier de Melsgam, fils d'exilés irlandais établi dans les Cévennes, un article contre le principe de l'immortalité de l'âme. Les théologiens de Louvain s'insurgent. Le prince-évêque doit retirer son privilège. Le 3 décembre 1759, sur la grand-place du marché à Liège, l'exécuteur des hautes œuvres, selon un arrêt des échevins de la souveraine Justice, lacère publiquement l'ouvrage intitulé Préliminaire du journal encyclopédique à Liège, etc. comme scandaleux, injurieux et diffamatoire.

L'éditeur n'est plus là. Menacé de voir saisir les caractères et la presse de son imprimerie, il les a chargés, en hâte, la nuit, sur une barque, et quitte Liège, au fil de la Meuse, dès septembre 1759.
Il espère obtenir, à Bruxelles, l'agrément du ministre Charles de Cobenzl, esprit moderne. Mais celui-ci ne peut fléchir le robuste catholicisme de l'impératrice Marie-Thérèse.

Rousseau arrive alors dans la petite principauté de Bouillon. Sur ce pauvre territoire règne le duc Emmanuel Théodore de la Tour d'Auvergne, qui tente d'y amener ce que nous appelons aujourd'hui des investissements. Mais plusieurs entreprises ont périclité. Le duc accueille à bras ouverts l'imprimeur proscrit. Celui-ci installe, près de la Semois, rue du Pont, son matériel et ses collaborateurs. À l'ombre du château de Godefroid de Bouillon, ce sera le paradis d'une croisade à rebours, celle de la philosophie, du voltairianisme. Dans la villette, avec des moyens artisanaux, Rousseau fonde la Société typographique de Bouillon, qui déploiera une activité fabuleuse. Elle imprime et diffuse le Journal encyclopédique universel, dédié à Son Alt. Sérénissime Mgr le duc de Bouillon, etc., etc. La couverture porte les armoiries du commode souverain.

En plus, Rousseau publiera une sorte de digest, la Gazette des gazettes ou Journal politique, offrant des extraits de livres et d'autres journaux et lance, prisée d'un vaste public, aisé ou modeste, une Gazette salutaire. C'est un hebdomadaire médical, rédigé par un personnage haut en couleur, un médecin allemand, fils de pasteur protestant, diplômé de Dresde et Leipzig, le docteur Frédéric Emmanuel Grunwald. Polyglotte, tenant au Journal encyclopédique de Pierre Rousseau, les rubriques allemande, anglaise et italienne, collaborateur au supplément de L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, Grunwald était un ami de l'humanité.

Vendue au tarif de neuf livres à ceux qui peuvent payer, donnée gratis à ceux que ce prix peut gêner, mais moyennant trois livres - le coût du port -, sa Gazette salutaire s'annonçait «composée de tout ce que contiennent d'intéressant pour l'humanité les livres nouveaux, les journaux ou autres écrits publics, concernant la discipline, la chirurgie, la botanique, la chimie, etc. » Le but était, selon, La Clef du cabinet des princes de l'Europe, gazette publiée à Luxembourg, de «faire percer les lumières de la médecine et de toutes ses parties chez les hommes préposés pour guérir dans les campagnes et qui sont ordinairement d'une ignorance aussi insoutenable que cruelle».

Familier de Voltaire, dont il publia, outre des textes dans son journal, les romans et contes, Pierre Rousseau projeta de quitter Bouillon en 1763 pour Mannheim. L'auteur de Candide et son ami, l'électeur palatin, l'invitaient à y transporter sa fructueuse entreprise. Mais Emmanuel de la Tour d'Auvergne l'en empêcha, interdit le Journal encyclopédique et saisit les papiers de Rousseau. Un procès fut plaidé à Paris puis l'on se réconcilia.

Le calme revenu, nombre de livres furent édités, dans de nouveaux locaux, une belle maison de la rue du Moulin, par la Société typographique de Bouillon. Un des plus curieux est, publié sans indication de nom d'auteur ni de lieu d'édition, un texte polémique de Mirabeau, Mémoire sur l'établissement de la banque de S. Charles à Madrid.
Initiative impressionnante, Pierre Rousseau édita, en 1773, une Collection complète (sic) des œuvres philosophiques, littéraires et dramatiques de M. Diderot. Comme l'écrivain avait des démêlés avec la censure française, Londres, et non Bouillon, fut indiqué comme lieu d'impression.

La maison édita aussi des auteurs libertins, dont Restif de la Bretonne, les Contes de La Fontaine, les Mémoires du supposé comte de Saint-Germain, célèbre aventurier spirite, une Critique piquante de toutes les parties ecclésiastiques, les œuvres complètes, philosophiques ou lestes, de Helvétius, Les amours pastorales de Daphnis et Chloé.

L'entreprise, surprenante dans une toute petite ville perdue au milieu des forêts, fit la fortune de Pierre Rousseau. Elle occupait une trentaine de personnes. Plusieurs de ses collaborateurs étaient aussi aventureux que lui, tel l'officier en retraite Reneaume de la Tache, responsable de la Gazette des gazettes. Celui-ci trouvait le temps, lors des guerres russo-turques, de recruter des Albanais pour le grand vizir et d'autres mercenaires pour le tsar. À ce propos, il écrivit à un ami: «Comme je ne suis point sanguinaire, j'entame dans le cabinet des princes des négociations de paix.»

On voit le ton de la maison. C'est le XVIII siècle dans toute sa désinvolture.
Pour le commerce des gazettes et, surtout, de la librairie, les textes anodins - il y en eut - ne causaient aucune difficulté. Pour les ouvrages subversifs, il fallait ruser, car des ballots de livres interdits avaient été saisis en France et mis au pilon à la Bastille ou réexpédiés vers l'étranger.

Les hommes de Pierre Rousseau inventaient des stratagèmes, achetaient la complaisance de préposés, déclaraient des chariots de sacs de coton, dont certains contenaient, en fait, des ouvrages sentant le soufre. Activité longtemps traditionnelle dans la région, la fraude par les bois faisait aussi fureur. Les contrebandiers de la pensée avaient fort à faire, car la surveillance s'exerçait en profondeur. Le tout n'était pas de passer la frontière - à l'époque elle était d'ailleurs d'un tracé souvent flou. Il s'agissait d'éviter les villes et même parfois les ponts, de traverser les rivières à la nage, pour gagner, à petites étapes, Paris, cible prin¬cipale. Là, tout un trafic se développait dans les entrepôts, les librairies de faubourg et jusque dans les galeries du palais de Versailles, qui n'étaient pas loin de l'entrepôt de Petit-Montreuil.

Après une pénible maladie, Pierre Rousseau mourut «philosophiquement», moins de trois ans avant la prise de la Bastille. Il n'a pourtant pas refusé la visite du curé de Saint-Roch, mais «il reposait toujours lorsque le curé se représentait».
Ironie de l'histoire, la Révolution française, fille de la pensée diffusée par les éditions bouillonaise, ruina la firme, qui ne s'en remit pas. Elle ne laisse qu'un souvenir étincelant de hardiesse intellectuelle, d'astuce et de flair. Mais cela ne suffit pas à faire perdurer l'entreprise de ceux qui ont senti, avant les autres, l'air du temps.

En attendant, à l'ombre du château de Godefroid, Pierre Rousseau et ses amis se sont bien amusés, allumant le volcan sur lequel ils dansaient.
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